Marie-Josée Blanchard

L’oreille tendue, la gorge serrée et le ventre bien rempli : la rasa indienne comme sixième sens dans la culture hindoue

Marie-Josée Blanchard
PhD in Humanities
Concordia University

Mon parcours universitaire et professionnel reflète à ce jour une passion pour l’approche multidisciplinaire au corps et à la culture. Je me suis d’abord intéressé à la psychologie et la psychanalyse lors de mon baccalauréat, pour ensuite me spécialiser en sciences des religions au cours de ma maîtrise à l’Université d’Ottawa. Ma thèse de maîtrise, Pour un monde chargé de sens : l’univers sensoriel de la pūjā hindoue, visait à explorer la nature particulièrement incorporée de la dévotion hindoue (bhakti) à travers une analyse sensorielle de la pūjā, rituel central au sein de la tradition bhakti. Ma recherche a démontré que la rencontre avec le divin nécessite l’utilisation d’un « sensorium sacré », et donc que la nature hautement sensorielle de la pūjā permet d’instaurer une relation intime avec le divin à travers une utilisation toute particulière des sens.
Je poursuis cette recherche au niveau doctoral à travers l’exploration d’une notion que je n’avais que parcourue partiellement dans ma thèse de maîtrise : la rasa. La rasa se traduit le plus souvent comme « a divine mood », mais sa définition étymologique nous révèle plusieurs autres significations : jus, saveur, extrait, fluide, etc. On retrouve la rasa dans diverses strates et arts de la culture indienne, mais elle s’avère particulièrement exploitée au sein de la performance du bharatanātyam, qui raconte le plus souvent divers épisodes rattachés aux dieux du panthéon hindou, et qui se fonde sur la pratique de neuf rasa élémentaires (navarasa) : le désir érotique; l’humour; le chagrin; la rage; l’héroïsme; la peur; le dégoût; l’émerveillement; et le calme (paix).
L’aspect particulièrement intéressant de la rasa repose ici dans sa nature culturelle. En effet, la rasa traduit ce que sont les émotions « typiquement indiennes/hindoues »; les navarasa seraient en quelque sorte un « sensorium émotionnel » de la culture indienne, une cartographie émotionnelle de cette culture. La rasa traduit une compréhension du monde se fondant elle-même sur un idéal mythologique hindou, hors de ce monde. Les métaphores rattachées à la notion de la rasa et utilisées pour expliquer cette dernière sont de surcroît fortement « sensorielles » : on parle de la rasa comme un « délice de la raison », comme donnant l’impression d’un « ventre bien rempli », comme représentant la « saveur » ou le « goût » de la pièce interprétée. La danse-théâtre en Inde ne cherche pas tant à raconter une histoire qu’à « raconter une émotion ». La mise en scène de la rasa incite le spectateur à l’ingurgiter, à la digérer. Pour bien comprendre et vivre la rasa, le spectateur doit l’accueillir et l’interpréter de façon viscérale. Ce type de théâtre se distingue donc nettement du théâtre occidental, qui lui se regarde au lieu de se goûter.
Ma thèse de doctorat, dont le titre proposé est L’oreille tendue, la gorge serrée et le ventre bien rempli : la rasa indienne comme sixième sens dans la culture hindoue, vise ainsi à explorer l’univers sensoriel et émotionnel derrière le drame dansé indien et la théorie de la rasa à travers une approche multidisciplinaire faisant s’entrelacer anthropologie des sens, esthétique et arts classiques indiens, et études des performances et des émotions. Tout en complétant l’exploration sensorielle de la dévotion hindoue et de la culture indienne entamée lors de ma thèse de maîtrise, cette recherche visera à répondre à diverses questions ayant été relevées lors de cette recherche en lien avec l’application pratique et la compréhension de la rasa chez les artistes et le public, ainsi qu’avec le lien qui unit la performance classique indienne à l’hindouisme.